dimanche 4 décembre 2011

Le coup de coeur d’Eric Naulleau: Retour à l’envoyeur

Pierre Lamalattie, l’artiste qui a servi de modèle à Houellebecq pour « La carte et le territoire », montre que sa plume est encore plus alerte que celle du Goncourt ! 

Eric Naulleau - Paris Match 

A peine son premier roman paru, l’ombre de Michel Houellebecq colle déjà aux basques du peintre Pierre ­Lamalattie, avec la même insistance que le sparadrap aux doigts du capitaine Haddock. Comme s’il suffisait, pour établir une parenté littéraire, que les deux hommes aient ensemble ­fréquenté les bancs du lycée Chaptal, puis ceux de l’Institut national agronomique. Fausse piste. Ici, nulle misanthropie affectée, nul cynisme forcé. L’auteur de « 121 curriculum vitae pour un tombeau » leur préfère une forme supérieure de disponibilité à ce qui l’entoure : « Je ne regarde pas le monde comme un lieu où il y a des choses à faire, un lieu où il faut défendre son ­bifteck. Je ne m’intéresse pas tellement à ma propre vie. Non, je ­regarde le monde comme s’il exprimait quelque chose… Et j’ai envie de ­recueillir son message, sa poésie. »


­Mission accomplie. Le personnage principal, employé au ministère de l’Agriculture, est un homme qui ­traverse l’existence, ou plutôt qui se laisse traverser par celle-ci, en consignant, au passage, de réjouissantes perfidies sur le succès jamais ­démenti de l’école impressionniste (« Ils ont ­inventé la peinture sympa »). Même si, à travers son double de papier, ­Lamalattie donne à voir, et surtout à entendre, une forme mutante d’humanité, artistes contemporains et fonctionnaires mêlés, toute ­entière convertie à une ­novlangue dont même George Orwell n’aurait pu prévoir les ravages universels.

Ici, nulle misanthropie affectée, nul cynisme forcé

Un homme qui marche. Qui roule, aussi. C’est durant un voyage automobile en compagnie de sa mère que naît son grand projet d’exposition – peindre les hommes et les femmes qu’il croise en légendant leur portrait d’un curriculum vitae réduit à quelques lignes : « Gabriel. Sur le questionnaire de personnalité, on l’a vu ­légèrement hésiter avant de cocher la case “leader” ». Ou ce délicat autoportrait : « Pierre. Après “Soir 3”, il s’est ­endormi durant l’émission intitulée, “Les secrets du plaisir féminin”. » Les 121 fiches d’identité ainsi obtenues viennent ponctuer le récit à intervalles irréguliers.


Pour vous convaincre que nous tenons là le meilleur texte français du moment, j’aurais certes pu convoquer Jacques Réda à propos de Pierre Alechinsky : « Peut-on dire qu’il existe des peintres qui, s’ils écrivent, écrivent mieux que certains écrivains ne peignent, quand tel est le cas ? » Non, ­décidément, rien à faire, citation de ­Lamalattie à l’appui – « Mais le bonheur avait en réalité, pour moi, un ­statut étrangement secondaire. C’était un peu comme le bonus d’un coffret DVD » –, vous ne voulez pas démordre de la filiation houellebecquienne ? En ce cas, je propose « 121 curriculum ­vitae pour un tombeau », comme si l’auteur de « Plateforme » avait enfin écrit un bon livre.


« 121 curriculum vitae pour un tombeau », de Pierre Lamalattie, éd. L’Editeur, 448 pages, 22 euros.Point final

A la bonne heure, chronique du vendredi 30 novembre 2011

dimanche 27 novembre 2011

A LA BONNE HEURE, Chronique du 22 novembre 2011

A LA BONNE HEURE, Chronique du 14 novembre 2011


A la Bonne Heure du 14 novembre 2011 : La... par rtl-fr

Paris Match, Coup de Coeur : "Zinzins au Congo"

Le coup de cœur d'Eric Naulleau: « Le rêve du Celte », où Mario Vargas Llosa raconte le destin d’un diplomate irlandais qui, le premier, a osé dénoncer la folie meurtrière des colonisateurs.

Et si on reparlait des aspects négatifs de la colonisation ? D’un temps où l’homme blanc voulait que règnent sur la planète entière « la civilisation, le christianisme et le libre commerce », d’un temps où l’homme blanc troquait au sauvage des perles de verre contre le précieux caoutchouc, le paradis au ciel contre l’enfer sur terre : « Ce n’est pas le visage abattu ou inexpressif de ces squelettes silencieux dont les yeux le suivirent dans tous ses déplacements à l’intérieur du bâtiment qui le choqua le plus. Mais l’odeur d’urine et d’excréments. » 

Non, il ne s’agit pas d’Auschwitz en 1945, mais du Congo belge une quarantaine d’années plus tôt. Le témoin de ces horreurs se nomme ­Roger Casement (1864-1916), aventurier et révolutionnaire irlandais étrangement négligé par la postérité, quand ses rapports officiels sur les atrocités européennes en Afrique et en Amazonie connurent à l’époque un retentissement mondial et changèrent le cours de l’histoire coloniale. Il semble par ailleurs que cet arpenteur de toutes les jungles ait directement influencé son ami Joseph Conrad pour « Au cœur des ténèbres », plus tard adapté au ­cinéma par Francis Ford Coppola (« Apocalypse Now ») : « Je suis au bord de la folie. […] Si je continue à me frotter à ce qui se passe ici, je finirai moi aussi par administrer des coups de chicotte, par couper des mains et assassiner des Congolais du matin au soir […]. Parce que c’est ce qui arrive aux Européens dans ce maudit pays. » 

Une impressionnante fresque du colonialisme


Quelque chose en lui du colonel Kurtz, à n’en pas douter. Pour cerner son sujet, Mario Vargas Llosa a choisi d’éclairer jusqu’aux plus sombres recoins d’une existence tourmentée. Une homosexualité plus fantasmée que réelle, dont il couchait dans un journal intime des épisodes curieusement déformés, enlaidis jusqu’aux limites du sordide par l’imagination. Et plus encore une transcription désastreuse sur le plan politique de son intuition que l’Irlande était à l’Angleterre ce que le Congo était à la Belgique, puisqu’il n’hésita pas, en pleine Première Guerre mondiale, à s’allier aux Allemands pour obtenir par les armes l’indépendance de l’île. Ce qui donne une scène mémorable, lorsque Roger Casement s’efforce de recruter des compatriotes faits prisonniers par l’Allemagne, et que ceux-ci le qualifient en retour de traître à la nation. Aveuglement qui valut à l’homme de finir la corde au cou et au personnage historique de connaître une longue éclipse avant que Vargas Llosa ne lui consacre « Le rêve du Celte ». Si le romancier péruvien, Prix Nobel de ­littérature 2010, sacrifie ici les luxuriances de l’école sud-américaine à une efficacité très anglo-saxonne, il n’en ­déploie pas moins une impressionnante fresque qui court sur vingt ans et trois continents. Et confirme au passage, après « L’art français de la guerre » d’Alexis Jenni, qu’un spectre continue de hanter l’Europe : le colonialisme.


« Le rêve du Celte », de Mario Vargas Llosa, éd. Gallimard, 528 pages, 22,90 euros.Point final

A LA BONNE HEURE, Chronique du 07 novembre 2011

jeudi 27 octobre 2011

Paris Match, le coup de gueule d'Eric Naulleau du 26 octobre 2011

UN ROTH AU RABAIS

«Le rabaissement» de Philip Roth, est le miroir d'un écrivain en cruelle perte d'inspiration

C'est l'histoire de Simon A., tombé amoureux d'une jeunette que sa compagne a délaissée pour deenir un homme. S'agirait-il d'une nouvelle émission de Jean-Luc Delarue ? Non, du nouveau roman de Philip Roth. Comme sur un plateau de télévision, les deux intéressés et la proche famille s'en viennent tour à tour exposer leur point de vue, ce qui nous vaut de longs échanges à mi-chemin entre une sitcom parodique et «Jerry Springer Show» : «Simon, on nous a tous les deux laissé tomber, dit-elle. Tu étais au fin fond d'une dépression, et ta femme a craqué et t'a laissé te débattre tout seul. Moi, j'ai été trahi par Priscilla. Ce n'est pas seulement qu'elle m'a quittée, elle a quitté ce corps que j'avais aimé pour devenir un moustachu du nom de Jack.» Après avoir épuisé cette veine d'un comique très involontaire, et histoire sans doute de ranimer l'attention défaillante, l'auteur s'essaie au registre coquin à grand renfort de triolisme et d'accessoires phalliques. Sans parvenir à soulever chez le lecteur autre chose qu'une paupière lasse : «On était pas dans le porno soft. Il ne s'agissait plus de deux femmes déshabillées qui caressent et s'embrassent dans un lit. Cela avait maintenant quelque chose de primitif, comme si, dans la chambre envahie d'ombres, Pegeen était un composé de charman, d'acrobate et d'animal. C'était comme si elle portait un masque sur ses parties génitales, un étrange masque totémique, qui faisait d'elle ce qu'elle n'était pas, et qu'elle n'était as censée être.» 


Un érotisme aussi excitant qu'une notice Ikea

Difficile d'être troublé par cet érotisme aussi explicatif et guère plus excitant qu'une notice d'instruction de montage rédigée par Ikea. On demeure d'abord étonné par la manière dont Roth bousille méthodiquement un sujet en or (l'impuissance artistique qui frappe soudain l'un des plus grands comédiens de son temps) au profit d'interminables délayages psychologiques. On rêve ensuite, on ne peut hélas qu'en rêver, de ce qu'Anton Tchekhov aurait tiré de pareil argument - nul hasard si l'écrivain russe est cité à la première comme à la dernière page du «Rabaissement», comme un hommage appuyé de la médiocrité du génie. Mais l'effarement ne connaît plus de limites lorsque, article après article, toute la critique bien-pensante et bien-écrivante s'incline comme un seul homme devant le prolifique romancier, même quand celui-ci exhume ses plus douteux fonds de tiroir; Il faut du moins reconnaître à l'auteur davantage de lucidité de son oeuvre récente - sous la description du personnage principal qui ouvre le livre pointe la cruelle vérité d'un autoportrait : «Il avait perdu sa magie. L'élan n'était plus là. Au théâtre, il n'avait jamais connu l'échec, ce qu'il faisait avait toujours été solide, about. Et puis il était produit cette chose terrible : il s'était soudain retrouvé incapable de jouer. Monter sur scène était devenu un calvaire. Au lieu d'être certain qu'il allait  être extraordinaire, il allait à l'échec. Cela se produisit trois fois de suite et, la troisième, elle n’intéressait plus personne, personne n'était venu. Il n'arrivait plus à atteindre le public. Son talent était mort.»

«Le Rabaissement», de Philip Roth
Ed Gallimard, 128 pages, 13.90 euros



A LA BONNE HEURE, l'émission du vendredi 21 octobre 2011


A la Bonne Heure du 21 octobre : La chronique... par rtl-fr

jeudi 13 octobre 2011

Le coup de coeur d'Eric Naulleau, Paris Match du 13 octobre 2011

UN DERNIER VERS.

Avec «Place des savanes» Jean Paul Pirotte manie polar et poésie.

Qu'on se le dise, un poète qui se lance dans le polar n'en reste pas moins un poète : «De la caserne où les ombres du soir s'alourdissent comme des capotes gorgées de pluie, je n'ai conservé que d'étroits souvenirs et quelques rêves de silhouettes coiffées d'un calot verdâtre.» Simple échantillon d'un style qui nous change d'emblée du mortier textuel obstinément gâché par (en autres) Yasmina Khadra ou Fred Vargas.

Du genre policier, l'auteur paraît d'abord respecter tous les codes, convoquer toutes les figures familières du cadavre anonyme à la femme fatale, du flic trouble à l'indic véreux. Mais lorsque l'inspecteur en charge de l'enquête attribue dans un premier temps à la victime l'identité d'Armen Lubin, écrivain français d'origine arménienne pourtant mort de turbeculose en 1974, mais lorsque Mac Orlan vient parler de littérature dans un bordel où  le jeune narrateur aime à trouver refuge, plus aucun doute n'est permis : nous sommes dans un livre de Jean Claude Pirotte. Les ombres des morts viennent y danser avec celles des vivants, les épisodes se succèdent selon l'imparable logique des songes.

Il faut lire «Place des savanes» comme on s'attable dans un café de banlieue pour écouter un inconnu bardé de citations poétique comme d'autres de décorations patriotiques, laisser monter à la tête l'alcool des mots, oublier un temps l'enchaînement ordinaires des faits et gestes - il sera toujours temps de revenir à la sobriété et  la raison des livres trop bien peignés. Quant au dénommé Ange Vincent, est-il à la fois le scribe et le principal suspect de l'histoire qui nous est contée, ou plutôt romancier qui brode à mesure ce que nous lisons ?

«Moi qui avait décidé d'écrire en guise d'exercice quelques pages où je me serais épanché à l'abri des regards, d'écrire «Place des savanes» en somme, je me suis trouvé sans préavis au cœur, voire à la périphérie d'une intrigue policière qui tient du roman populaire à six sous. Il n'y a ni cape ni épée, ni Fantômas, ni Rouletabill, personnages respectables, mais une mise en scène qui ressemble davantage à une scène de rêve surréaliste qu'à une scène de crime, un fait divers pour concierges désœuvrées.» On pense au «Paludes» de Gide, plus encore à «La rue» de Francis Carco. Car ce roman policier est aussi, et peut-être surtout, une réflexion sur l'écriture où telle citation de Gérard Prévot résonne singulièrement en ces temps de chasse au plagiaire : «Je ne suis après tout qu'un copiste.» Tandis que la grand-mère d'Ange adresse à son petit-fils un message à méditer avec profit par les écrivains en herbe et par les autres aussi : «J'avais beau m'échiner à répéter que ce qui était écrit - ou ce qui s'écrivait- n'avait aucun rapport, ou n'avait qu'un très lointain rapport, avec ce que je voulais exprimer, elle se réjouissait de ma confusion et m'encourageait à ne rien espérer d'autre que cette dissemblance qui moi me désespérait.»

Autant l'avouer pour finir, la résolution de cette énigme policière brille par la même désinvolture et la même nécessité que certains romans-feuilletons d'autrefois. Décidément, un écrivain qui parvient à faire rimer  Armen Lubin avec Arsène Lupin est à lire de toute urgence.

«Place des savanes» de Jean-Claude Pirotte, éd. Le Cherche Midi, 154 pages, 15 euros.

Eric Naulleau pour Paris Match


mardi 27 septembre 2011

Paris Match : Le coup de gueule de Naulleau: «Hymne»

Paris Match en date du 24 septembre....

Certains jurent d’arrêter de fumer, d’autres promettent de perdre quelques kilos. Lydie Salvayre vise plus haut, plus fort, plus loin : « Car je l’ai ­décidé ce matin, je ne veux plus parler que des choses qui, véritablement, m’importent et me touchent à vif. Je ne veux plus avoir d’autres liens qu’avec ceux-là qui m’aident à vivre, connus ou anonymes, morts ou vivants… » Bigre ! Mais quand le Dr Dukan attaque son régime par une phase de protéines pures, le Dr Salvayre débute sa diète spirituelle par l’écoute en boucle d’un des plus fameux morceaux de l’histoire du rock : l’exécution (au double sens du mot) de l’hymne américain par Jimi Hendrix. Un événement dont nous avions de toute évidence sous-estimé la portée : « Car ce matin du 18 août 1969, à Woodstock, Hendrix fit entendre un cri insoutenable, insoutenablement beau, et paradoxalement libérateur. Il résonne encore aujourd’hui. Et son pouvoir d’interpellation reste intact. Car où entend-on aujourd’hui un hurlement de cette portée qui se lève contre l’horreur et redonne vie à nos vies ? »

On ignore sur quelle lointaine planète a bien pu séjourner l’auteur ces derniers mois, mais d’aucuns ont cru percevoir du côté de la Tunisie un autre cri tout aussi insoutenable, et non moins paradoxalement libérateur, celui que poussa un certain Mohamed Bouazizi tandis qu’il mettait le feu non pas à sa guitare (comme le fit Hendrix au ­festival de Monterey) mais à sa propre personne, faisant ainsi éclore le ­printemps arabe. Se pourrait-il que la nouvelle n’en soit pas encore parvenue jusqu’à Saint-Germain-des-Prés ? La place et le courage manquent pour déployer dans son intégralité la farandole d’inepties rassemblées sous le titre « Hymne ». Qu’il soit toutefois permis de repêcher cette perle : «On peut avancer que le nom de Hendrix, qui sonne comme ­Matrix, fut à la fois l’emblème de cet idéal naufragé et l’annonce d’un monde qui n’en était alors qu’à son commencement, un monde futuriste, beaucoup plus fauve et inhumain que le précédent… »

Il semblerait pourtant qu’entre Auschwitz et le goulag, qu’entre ­Hiroshima et Nagasaki, le monde d’avant Hendrix ne se débrouillait pas trop mal en matière d’inhumanité.

A certains endroits, l’écrivaine elle-même semble prise d’un doute sur son entreprise : « Banalité, me direz-vous, banalité qu’on ose à peine écrire, tant elle relève du lieu commun… » S’agissant de banalités, Lydie Salvayre n’en finit plus d’à peine oser, c’est même à ça qu’on la ­reconnaît. Quand le texte ne cède pas à l’ébriété lyrique dont on a donné plus haut quelques échantillons, il se confond avec une manière de « Jimi Hendrix pour les nuls », ­plutôt moins bien informé qu’une ­notice Wikipédia. Ce qui n’empêche pas notre biographe de donner à la moindre information (ou supposition) le caractère panique d’une ultime ­révélation avant la fin du monde, tel le propriétaire d’une minoterie qui ­inventerait à mesure le grain à ­moudre pour que continuent à ­tourner dans le vide les ailes de son moulin. Lydie Salvayre : la meunière du rien.

«Hymne », de Lydie Salvayre, éd. du Seuil, 240 pages, 18 euros.Point final

jeudi 22 septembre 2011

A la Bonne Heure du 16 septembre : La chronique d'Eric Naulleau


A la Bonne Heure du 16 septembre : La chronique... par rtl-fr

Le coup de cœur d'Eric Naulleau: “Un soir d'aquarium”

Dans « Un soir d’aquarium », Patrice Delbourg nous immerge dans le bain frétillant des cabarets d’autrefois.


Non content d’avoir consacré aux « Jongleurs de mots» une ­copieuse et fraternelle anthologie, Patrice ­Delbourg agrandit aujourd’hui leur ­famille d’un parent droit sorti de son imagination, même s’il emprunte quelques traits au regretté Pierre Doris : « Il allait se positionner à l’extrême bord de l’avant-scène avec la résignation de l’automate. [...] Il débitait alors avec une prodigieuse volubilité un chapelet d’horreurs ravageuses, nappé de rhétorique à la sanguine, avec des grâces ingénues de prima donna. »

Ainsi aurait pu apparaître à ses contemporains de 1963 Gabin Delahy. Gabin pour Gabin, Delahy pour L’Haÿ-les-Roses, où il débuta face à l’auditoire égrotant d’une maison de retraite. ­Personnage vaguement ridicule et ­obstinément tragique, manière de Don Quichotte résolu à charger les moulins à paroles d’une époque où l’humour noir faisait tache au pays du gros rouge, où le morbide flanquait des aigreurs d’estomac à la France de Michel Debré. Combat perdu d’avance, mais l’essentiel est ailleurs. Dans la tendresse affirmée de l’auteur pour les vaincus de l’existence, pour ceux qui dégringolent tête la première tous les barreaux de l’échelle sociale, tous les degrés de la déchéance physique, ­Gabin Delahy apparaît comme le cousin en décrépitude de « L’homme aux lacets défaits », son précédent roman, inventeur ­malchanceux dont la silhouette toujours plus fantomatique hantait les rues de Paris.

On déguste à pleines louches ce festin textuel

Dans le chant d’amour aux forçats de la scène, aux derviches ­tourneurs du rire tarifé, dans le portrait de groupe d’une ­profession près d’être engloutie par la vague yé-yé. Légion d’hypocondriaques contraints de ­s’envoyer plusieurs cachetons par soir, souvent administrés en liquide par des patrons de cabaret depuis lors entrés dans la légende de Paris la nuit. Hommage au transformiste ­Gérard Séty ou à l’imitateur Claude Véga, coups de griffe à Henri Tisot (« mainate de l’homme de Colombey ») et à Jean Amadou (« près des nantis et de ce qui brille »), résurrection de Pierre Dudan, admirateur de ­Brasillach et inventeur des « Histoires de Oin-Oin, la cote d’amour varie au fil du passage en revue, mais pour ­reconnaître au final que « tous ces gens étaient de saillie ». Réjouissant parce que navrant calembour, où se reconnaît la patte du sociétaire des « Papous dans la tête » sur France Culture. Dans l’amour des mots, surtout.

Du dîner de têtes qui ouvre « Un soir d’aquarium » à la fatale tournée des grands-ducs qui vient le clore (quand « bouffon » se change en mortel impératif), on déguste à pleines louches le festin textuel mitonné par l’auteur. ­Fricassée de morceaux de bravoure dont on se prend à rêver qu’elle réjouisse en novembre prochain d’autres convives du côté de chez Drouant. Le Goncourt à Delbourg ! La rime est approximative mais la littérature y ­trouverait son juste compte…

« Un soir d’aquarium », de Patrice Delbourg, éd. Le Cherche Midi, 324 pages, 18 euros.Point final

A la bonne heure : La Chronique d'Eric Naulleau du 09 septembre 2011

RTL
A la bonne heure : La Chronique d'Eric Naulleau... par rtl-fr

A la Bonne Heure du 02 septembre : La chronique d'Eric Naulleau

Toujours sur RTL
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A la Bonne Heure du 26 août : La chronique d'Eric Naulleau

Sur RTL, dans l'émission présentée par Stéphane Bern..."A la bonne heure"
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Amélie Nothomb: stupeur et effarement

culture-match | samedi 20 août 2011


Pour son vingtième, cinquantième ou centième roman – nul n’en tient plus le compte, excepté quelques insomniaques allergiques au mouton –, ­Amélie Nothomb nous mène certes jusqu’au Nevada, mais pour mieux nous laisser dans un sale état. Cette histoire d’un adolescent tombé amoureux de l’épouse de son maître en prestidigitation oscille entre le conte pour enfants maltraités (ne pas hésiter à composer un numéro d’urgence si vos parents entreprennent de le lire à voix haute) et la méthodique révision des principales conjugaisons du verbe «être». Éprouvant.

L’auteur, on le sait, met son point d’honneur à sortir un nouvel opus chaque année au mois d’août. Lorsque paraît Amélie, l’été expire, et la littérature avec. D’improbables dialogues le disputent ici à des phrases aussi remarquables que «Christina découvrit le désir de Joe avec autant d’extase que le halo autour de la Lune» ou «Les adolescents qui se vouent au culte exclusif d’une femme unique deviennent inévitablement le genre de vieux pervers qui se tapent des gamines», sans oublier «La fascination qui émanait de la juxtaposition de ces deux êtres superbes les identifiait à des totems». On notera aussi une curieuse «permanence décibélienne» et d’énigmatiques «danseuses apéritives». Comparé à ce florilège de balourdises, Guillaume Musso évoquerait presque Marcel Proust. Je plaisante, bien sûr.

«Tuer le père» frôle d'un bout à l'autre la parfaite vacuité»

D’intrigue aux abonnés absents en personnages fantomatiques, de clichés à la douzaine en dispensables généralités («La pyromanie est l’un des instincts les plus profonds de l’espèce: rien ne fascine comme le feu»). «Tuer le père» frôle d’un bout à l’autre la parfaite vacuité. Plutôt que cette prose exténuée, plutôt que cette fiction poussive à laquelle personne ne croit un instant, et la ­romancière belge moins encore que les autres, on aimerait retrouver un peu de la folie d’«Hygiène de l’assassin» ou de «Stupeur et tremblements», on ­aimerait que la femme au chapeau ­recommence à travailler du chapeau. A travailler tout court.

La publication d’un nouveau livre d’Amélie Nothomb est devenue au fil des années un événement aussi prévisible que l’élancement d’une rage de dents mal soignée, aussi déprimant que le retour de Paris Plages. Avant de choisir dans ses ­tiroirs celui des manuscrits qu’elle confiera en août 2012 à son éditeur, notre sympathique graphomane devrait peut-être considérer la possibilité d’une, voire deux années sabbatiques ou, mieux encore, méditer en profondeur cette pensée d’Aldous Huxley ­placée en exergue de «Tuer le père»: «L’obstination est contraire à la nature, contraire à la vie.» On ne saurait mieux dire, chère Amélie, on ne saurait mieux dire.

«Tuer le père», d’Amélie Nothomb, éd. Albin Michel, 180 pages, 16 euros.Point final