Dans « Un soir d’aquarium », Patrice Delbourg nous immerge dans le bain frétillant des cabarets d’autrefois.
Non content d’avoir consacré aux «
Jongleurs de mots» une copieuse et fraternelle anthologie, Patrice
Delbourg agrandit aujourd’hui leur famille d’un parent droit sorti de
son imagination, même s’il emprunte quelques traits au regretté Pierre
Doris : « Il allait se positionner à l’extrême bord de l’avant-scène
avec la résignation de l’automate. [...] Il débitait alors avec une
prodigieuse volubilité un chapelet d’horreurs ravageuses, nappé de
rhétorique à la sanguine, avec des grâces ingénues de prima donna. »
Ainsi
aurait pu apparaître à ses contemporains de 1963 Gabin Delahy. Gabin
pour Gabin, Delahy pour L’Haÿ-les-Roses, où il débuta face à l’auditoire
égrotant d’une maison de retraite. Personnage vaguement ridicule et
obstinément tragique, manière de Don Quichotte résolu à charger les
moulins à paroles d’une époque où l’humour noir faisait tache au pays du
gros rouge, où le morbide flanquait des aigreurs d’estomac à la France
de Michel Debré. Combat perdu d’avance, mais l’essentiel est ailleurs.
Dans la tendresse affirmée de l’auteur pour les vaincus de l’existence,
pour ceux qui dégringolent tête la première tous les barreaux de
l’échelle sociale, tous les degrés de la déchéance physique, Gabin
Delahy apparaît comme le cousin en décrépitude de « L’homme aux lacets
défaits », son précédent roman, inventeur malchanceux dont la
silhouette toujours plus fantomatique hantait les rues de Paris.
On déguste à pleines louches ce festin textuel
Dans
le chant d’amour aux forçats de la scène, aux derviches tourneurs du
rire tarifé, dans le portrait de groupe d’une profession près d’être
engloutie par la vague yé-yé. Légion d’hypocondriaques contraints de
s’envoyer plusieurs cachetons par soir, souvent administrés en liquide
par des patrons de cabaret depuis lors entrés dans la légende de Paris
la nuit. Hommage au transformiste Gérard Séty ou à l’imitateur Claude
Véga, coups de griffe à Henri Tisot (« mainate de l’homme de Colombey »)
et à Jean Amadou (« près des nantis et de ce qui brille »),
résurrection de Pierre Dudan, admirateur de Brasillach et inventeur des
« Histoires de Oin-Oin, la cote d’amour varie au fil du passage en
revue, mais pour reconnaître au final que « tous ces gens étaient de
saillie ». Réjouissant parce que navrant calembour, où se reconnaît la
patte du sociétaire des « Papous dans la tête » sur France Culture. Dans
l’amour des mots, surtout.
Du dîner de têtes qui ouvre « Un soir
d’aquarium » à la fatale tournée des grands-ducs qui vient le clore
(quand « bouffon » se change en mortel impératif), on déguste à pleines
louches le festin textuel mitonné par l’auteur. Fricassée de morceaux
de bravoure dont on se prend à rêver qu’elle réjouisse en novembre
prochain d’autres convives du côté de chez Drouant. Le Goncourt à
Delbourg ! La rime est approximative mais la littérature y trouverait
son juste compte…
« Un soir d’aquarium », de Patrice Delbourg, éd. Le Cherche Midi, 324 pages, 18 euros.
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