Pierre Lamalattie, l’artiste qui a servi de modèle à Houellebecq pour « La carte et le territoire », montre que sa plume est encore plus alerte que celle du Goncourt !
Eric Naulleau - Paris Match
A peine son premier roman paru,
l’ombre de Michel Houellebecq colle déjà aux basques du peintre Pierre
Lamalattie, avec la même insistance que le sparadrap aux doigts du
capitaine Haddock. Comme s’il suffisait, pour établir une parenté
littéraire, que les deux hommes aient ensemble fréquenté les bancs du
lycée Chaptal, puis ceux de l’Institut national agronomique. Fausse
piste. Ici, nulle misanthropie affectée, nul cynisme forcé. L’auteur de «
121 curriculum vitae pour un tombeau » leur préfère une forme
supérieure de disponibilité à ce qui l’entoure : « Je ne regarde pas le
monde comme un lieu où il y a des choses à faire, un lieu où il faut
défendre son bifteck. Je ne m’intéresse pas tellement à ma propre vie.
Non, je regarde le monde comme s’il exprimait quelque chose… Et j’ai
envie de recueillir son message, sa poésie. »
Mission accomplie.
Le personnage principal, employé au ministère de l’Agriculture, est un
homme qui traverse l’existence, ou plutôt qui se laisse traverser par
celle-ci, en consignant, au passage, de réjouissantes perfidies sur le
succès jamais démenti de l’école impressionniste (« Ils ont inventé la
peinture sympa »). Même si, à travers son double de papier, Lamalattie
donne à voir, et surtout à entendre, une forme mutante d’humanité,
artistes contemporains et fonctionnaires mêlés, toute entière convertie
à une novlangue dont même George Orwell n’aurait pu prévoir les
ravages universels.
Ici, nulle misanthropie affectée, nul cynisme forcé
Un
homme qui marche. Qui roule, aussi. C’est durant un voyage automobile
en compagnie de sa mère que naît son grand projet d’exposition – peindre
les hommes et les femmes qu’il croise en légendant leur portrait d’un
curriculum vitae réduit à quelques lignes : « Gabriel. Sur le
questionnaire de personnalité, on l’a vu légèrement hésiter avant de
cocher la case “leader” ». Ou ce délicat autoportrait : « Pierre. Après
“Soir 3”, il s’est endormi durant l’émission intitulée, “Les secrets du
plaisir féminin”. » Les 121 fiches d’identité ainsi obtenues viennent
ponctuer le récit à intervalles irréguliers.
Pour vous convaincre
que nous tenons là le meilleur texte français du moment, j’aurais certes
pu convoquer Jacques Réda à propos de Pierre Alechinsky : « Peut-on
dire qu’il existe des peintres qui, s’ils écrivent, écrivent mieux que
certains écrivains ne peignent, quand tel est le cas ? » Non,
décidément, rien à faire, citation de Lamalattie à l’appui – « Mais le
bonheur avait en réalité, pour moi, un statut étrangement secondaire.
C’était un peu comme le bonus d’un coffret DVD » –, vous ne voulez pas
démordre de la filiation houellebecquienne ? En ce cas, je propose « 121
curriculum vitae pour un tombeau », comme si l’auteur de « Plateforme »
avait enfin écrit un bon livre.
« 121 curriculum vitae pour un tombeau », de Pierre Lamalattie, éd. L’Editeur, 448 pages, 22 euros.
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