jeudi 13 octobre 2011

Le coup de coeur d'Eric Naulleau, Paris Match du 13 octobre 2011

UN DERNIER VERS.

Avec «Place des savanes» Jean Paul Pirotte manie polar et poésie.

Qu'on se le dise, un poète qui se lance dans le polar n'en reste pas moins un poète : «De la caserne où les ombres du soir s'alourdissent comme des capotes gorgées de pluie, je n'ai conservé que d'étroits souvenirs et quelques rêves de silhouettes coiffées d'un calot verdâtre.» Simple échantillon d'un style qui nous change d'emblée du mortier textuel obstinément gâché par (en autres) Yasmina Khadra ou Fred Vargas.

Du genre policier, l'auteur paraît d'abord respecter tous les codes, convoquer toutes les figures familières du cadavre anonyme à la femme fatale, du flic trouble à l'indic véreux. Mais lorsque l'inspecteur en charge de l'enquête attribue dans un premier temps à la victime l'identité d'Armen Lubin, écrivain français d'origine arménienne pourtant mort de turbeculose en 1974, mais lorsque Mac Orlan vient parler de littérature dans un bordel où  le jeune narrateur aime à trouver refuge, plus aucun doute n'est permis : nous sommes dans un livre de Jean Claude Pirotte. Les ombres des morts viennent y danser avec celles des vivants, les épisodes se succèdent selon l'imparable logique des songes.

Il faut lire «Place des savanes» comme on s'attable dans un café de banlieue pour écouter un inconnu bardé de citations poétique comme d'autres de décorations patriotiques, laisser monter à la tête l'alcool des mots, oublier un temps l'enchaînement ordinaires des faits et gestes - il sera toujours temps de revenir à la sobriété et  la raison des livres trop bien peignés. Quant au dénommé Ange Vincent, est-il à la fois le scribe et le principal suspect de l'histoire qui nous est contée, ou plutôt romancier qui brode à mesure ce que nous lisons ?

«Moi qui avait décidé d'écrire en guise d'exercice quelques pages où je me serais épanché à l'abri des regards, d'écrire «Place des savanes» en somme, je me suis trouvé sans préavis au cœur, voire à la périphérie d'une intrigue policière qui tient du roman populaire à six sous. Il n'y a ni cape ni épée, ni Fantômas, ni Rouletabill, personnages respectables, mais une mise en scène qui ressemble davantage à une scène de rêve surréaliste qu'à une scène de crime, un fait divers pour concierges désœuvrées.» On pense au «Paludes» de Gide, plus encore à «La rue» de Francis Carco. Car ce roman policier est aussi, et peut-être surtout, une réflexion sur l'écriture où telle citation de Gérard Prévot résonne singulièrement en ces temps de chasse au plagiaire : «Je ne suis après tout qu'un copiste.» Tandis que la grand-mère d'Ange adresse à son petit-fils un message à méditer avec profit par les écrivains en herbe et par les autres aussi : «J'avais beau m'échiner à répéter que ce qui était écrit - ou ce qui s'écrivait- n'avait aucun rapport, ou n'avait qu'un très lointain rapport, avec ce que je voulais exprimer, elle se réjouissait de ma confusion et m'encourageait à ne rien espérer d'autre que cette dissemblance qui moi me désespérait.»

Autant l'avouer pour finir, la résolution de cette énigme policière brille par la même désinvolture et la même nécessité que certains romans-feuilletons d'autrefois. Décidément, un écrivain qui parvient à faire rimer  Armen Lubin avec Arsène Lupin est à lire de toute urgence.

«Place des savanes» de Jean-Claude Pirotte, éd. Le Cherche Midi, 154 pages, 15 euros.

Eric Naulleau pour Paris Match


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