Certains jurent d’arrêter de fumer,
d’autres promettent de perdre quelques kilos. Lydie Salvayre vise plus
haut, plus fort, plus loin : « Car je l’ai décidé ce matin, je ne veux
plus parler que des choses qui, véritablement, m’importent et me
touchent à vif. Je ne veux plus avoir d’autres liens qu’avec ceux-là qui
m’aident à vivre, connus ou anonymes, morts ou vivants… » Bigre ! Mais
quand le Dr Dukan attaque son régime par une phase de protéines pures,
le Dr Salvayre débute sa diète spirituelle par l’écoute en boucle d’un
des plus fameux morceaux de l’histoire du rock : l’exécution (au double
sens du mot) de l’hymne américain par Jimi Hendrix. Un événement dont
nous avions de toute évidence sous-estimé la portée : « Car ce matin du
18 août 1969, à Woodstock, Hendrix fit entendre un cri insoutenable,
insoutenablement beau, et paradoxalement libérateur. Il résonne encore
aujourd’hui. Et son pouvoir d’interpellation reste intact. Car où
entend-on aujourd’hui un hurlement de cette portée qui se lève contre
l’horreur et redonne vie à nos vies ? »
On ignore sur quelle
lointaine planète a bien pu séjourner l’auteur ces derniers mois, mais
d’aucuns ont cru percevoir du côté de la Tunisie un autre cri tout aussi
insoutenable, et non moins paradoxalement libérateur, celui que poussa
un certain Mohamed Bouazizi tandis qu’il mettait le feu non pas à sa
guitare (comme le fit Hendrix au festival de Monterey) mais à sa propre
personne, faisant ainsi éclore le printemps arabe. Se pourrait-il que
la nouvelle n’en soit pas encore parvenue jusqu’à Saint-Germain-des-Prés
? La place et le courage manquent pour déployer dans son intégralité la
farandole d’inepties rassemblées sous le titre « Hymne ». Qu’il soit
toutefois permis de repêcher cette perle : «On peut avancer que le nom
de Hendrix, qui sonne comme Matrix, fut à la fois l’emblème de cet
idéal naufragé et l’annonce d’un monde qui n’en était alors qu’à son
commencement, un monde futuriste, beaucoup plus fauve et inhumain que le
précédent… »
Il semblerait pourtant qu’entre Auschwitz et le goulag, qu’entre
Hiroshima et Nagasaki, le monde d’avant Hendrix ne se débrouillait pas
trop mal en matière d’inhumanité.
A certains endroits, l’écrivaine elle-même semble prise d’un doute sur son entreprise : « Banalité, me direz-vous, banalité qu’on ose à peine écrire, tant elle relève du lieu commun… » S’agissant de banalités, Lydie Salvayre n’en finit plus d’à peine oser, c’est même à ça qu’on la reconnaît. Quand le texte ne cède pas à l’ébriété lyrique dont on a donné plus haut quelques échantillons, il se confond avec une manière de « Jimi Hendrix pour les nuls », plutôt moins bien informé qu’une notice Wikipédia. Ce qui n’empêche pas notre biographe de donner à la moindre information (ou supposition) le caractère panique d’une ultime révélation avant la fin du monde, tel le propriétaire d’une minoterie qui inventerait à mesure le grain à moudre pour que continuent à tourner dans le vide les ailes de son moulin. Lydie Salvayre : la meunière du rien.
«Hymne », de Lydie Salvayre, éd. du Seuil, 240 pages, 18 euros.