mardi 27 septembre 2011

Paris Match : Le coup de gueule de Naulleau: «Hymne»

Paris Match en date du 24 septembre....

Certains jurent d’arrêter de fumer, d’autres promettent de perdre quelques kilos. Lydie Salvayre vise plus haut, plus fort, plus loin : « Car je l’ai ­décidé ce matin, je ne veux plus parler que des choses qui, véritablement, m’importent et me touchent à vif. Je ne veux plus avoir d’autres liens qu’avec ceux-là qui m’aident à vivre, connus ou anonymes, morts ou vivants… » Bigre ! Mais quand le Dr Dukan attaque son régime par une phase de protéines pures, le Dr Salvayre débute sa diète spirituelle par l’écoute en boucle d’un des plus fameux morceaux de l’histoire du rock : l’exécution (au double sens du mot) de l’hymne américain par Jimi Hendrix. Un événement dont nous avions de toute évidence sous-estimé la portée : « Car ce matin du 18 août 1969, à Woodstock, Hendrix fit entendre un cri insoutenable, insoutenablement beau, et paradoxalement libérateur. Il résonne encore aujourd’hui. Et son pouvoir d’interpellation reste intact. Car où entend-on aujourd’hui un hurlement de cette portée qui se lève contre l’horreur et redonne vie à nos vies ? »

On ignore sur quelle lointaine planète a bien pu séjourner l’auteur ces derniers mois, mais d’aucuns ont cru percevoir du côté de la Tunisie un autre cri tout aussi insoutenable, et non moins paradoxalement libérateur, celui que poussa un certain Mohamed Bouazizi tandis qu’il mettait le feu non pas à sa guitare (comme le fit Hendrix au ­festival de Monterey) mais à sa propre personne, faisant ainsi éclore le ­printemps arabe. Se pourrait-il que la nouvelle n’en soit pas encore parvenue jusqu’à Saint-Germain-des-Prés ? La place et le courage manquent pour déployer dans son intégralité la farandole d’inepties rassemblées sous le titre « Hymne ». Qu’il soit toutefois permis de repêcher cette perle : «On peut avancer que le nom de Hendrix, qui sonne comme ­Matrix, fut à la fois l’emblème de cet idéal naufragé et l’annonce d’un monde qui n’en était alors qu’à son commencement, un monde futuriste, beaucoup plus fauve et inhumain que le précédent… »

Il semblerait pourtant qu’entre Auschwitz et le goulag, qu’entre ­Hiroshima et Nagasaki, le monde d’avant Hendrix ne se débrouillait pas trop mal en matière d’inhumanité.

A certains endroits, l’écrivaine elle-même semble prise d’un doute sur son entreprise : « Banalité, me direz-vous, banalité qu’on ose à peine écrire, tant elle relève du lieu commun… » S’agissant de banalités, Lydie Salvayre n’en finit plus d’à peine oser, c’est même à ça qu’on la ­reconnaît. Quand le texte ne cède pas à l’ébriété lyrique dont on a donné plus haut quelques échantillons, il se confond avec une manière de « Jimi Hendrix pour les nuls », ­plutôt moins bien informé qu’une ­notice Wikipédia. Ce qui n’empêche pas notre biographe de donner à la moindre information (ou supposition) le caractère panique d’une ultime ­révélation avant la fin du monde, tel le propriétaire d’une minoterie qui ­inventerait à mesure le grain à ­moudre pour que continuent à ­tourner dans le vide les ailes de son moulin. Lydie Salvayre : la meunière du rien.

«Hymne », de Lydie Salvayre, éd. du Seuil, 240 pages, 18 euros.Point final

jeudi 22 septembre 2011

A la Bonne Heure du 16 septembre : La chronique d'Eric Naulleau


A la Bonne Heure du 16 septembre : La chronique... par rtl-fr

Le coup de cœur d'Eric Naulleau: “Un soir d'aquarium”

Dans « Un soir d’aquarium », Patrice Delbourg nous immerge dans le bain frétillant des cabarets d’autrefois.


Non content d’avoir consacré aux « Jongleurs de mots» une ­copieuse et fraternelle anthologie, Patrice ­Delbourg agrandit aujourd’hui leur ­famille d’un parent droit sorti de son imagination, même s’il emprunte quelques traits au regretté Pierre Doris : « Il allait se positionner à l’extrême bord de l’avant-scène avec la résignation de l’automate. [...] Il débitait alors avec une prodigieuse volubilité un chapelet d’horreurs ravageuses, nappé de rhétorique à la sanguine, avec des grâces ingénues de prima donna. »

Ainsi aurait pu apparaître à ses contemporains de 1963 Gabin Delahy. Gabin pour Gabin, Delahy pour L’Haÿ-les-Roses, où il débuta face à l’auditoire égrotant d’une maison de retraite. ­Personnage vaguement ridicule et ­obstinément tragique, manière de Don Quichotte résolu à charger les moulins à paroles d’une époque où l’humour noir faisait tache au pays du gros rouge, où le morbide flanquait des aigreurs d’estomac à la France de Michel Debré. Combat perdu d’avance, mais l’essentiel est ailleurs. Dans la tendresse affirmée de l’auteur pour les vaincus de l’existence, pour ceux qui dégringolent tête la première tous les barreaux de l’échelle sociale, tous les degrés de la déchéance physique, ­Gabin Delahy apparaît comme le cousin en décrépitude de « L’homme aux lacets défaits », son précédent roman, inventeur ­malchanceux dont la silhouette toujours plus fantomatique hantait les rues de Paris.

On déguste à pleines louches ce festin textuel

Dans le chant d’amour aux forçats de la scène, aux derviches ­tourneurs du rire tarifé, dans le portrait de groupe d’une ­profession près d’être engloutie par la vague yé-yé. Légion d’hypocondriaques contraints de ­s’envoyer plusieurs cachetons par soir, souvent administrés en liquide par des patrons de cabaret depuis lors entrés dans la légende de Paris la nuit. Hommage au transformiste ­Gérard Séty ou à l’imitateur Claude Véga, coups de griffe à Henri Tisot (« mainate de l’homme de Colombey ») et à Jean Amadou (« près des nantis et de ce qui brille »), résurrection de Pierre Dudan, admirateur de ­Brasillach et inventeur des « Histoires de Oin-Oin, la cote d’amour varie au fil du passage en revue, mais pour ­reconnaître au final que « tous ces gens étaient de saillie ». Réjouissant parce que navrant calembour, où se reconnaît la patte du sociétaire des « Papous dans la tête » sur France Culture. Dans l’amour des mots, surtout.

Du dîner de têtes qui ouvre « Un soir d’aquarium » à la fatale tournée des grands-ducs qui vient le clore (quand « bouffon » se change en mortel impératif), on déguste à pleines louches le festin textuel mitonné par l’auteur. ­Fricassée de morceaux de bravoure dont on se prend à rêver qu’elle réjouisse en novembre prochain d’autres convives du côté de chez Drouant. Le Goncourt à Delbourg ! La rime est approximative mais la littérature y ­trouverait son juste compte…

« Un soir d’aquarium », de Patrice Delbourg, éd. Le Cherche Midi, 324 pages, 18 euros.Point final

A la bonne heure : La Chronique d'Eric Naulleau du 09 septembre 2011

RTL
A la bonne heure : La Chronique d'Eric Naulleau... par rtl-fr

A la Bonne Heure du 02 septembre : La chronique d'Eric Naulleau

Toujours sur RTL
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A la Bonne Heure du 26 août : La chronique d'Eric Naulleau

Sur RTL, dans l'émission présentée par Stéphane Bern..."A la bonne heure"
A la Bonne Heure du 26 août : La chronique... par rtl-fr

Amélie Nothomb: stupeur et effarement

culture-match | samedi 20 août 2011


Pour son vingtième, cinquantième ou centième roman – nul n’en tient plus le compte, excepté quelques insomniaques allergiques au mouton –, ­Amélie Nothomb nous mène certes jusqu’au Nevada, mais pour mieux nous laisser dans un sale état. Cette histoire d’un adolescent tombé amoureux de l’épouse de son maître en prestidigitation oscille entre le conte pour enfants maltraités (ne pas hésiter à composer un numéro d’urgence si vos parents entreprennent de le lire à voix haute) et la méthodique révision des principales conjugaisons du verbe «être». Éprouvant.

L’auteur, on le sait, met son point d’honneur à sortir un nouvel opus chaque année au mois d’août. Lorsque paraît Amélie, l’été expire, et la littérature avec. D’improbables dialogues le disputent ici à des phrases aussi remarquables que «Christina découvrit le désir de Joe avec autant d’extase que le halo autour de la Lune» ou «Les adolescents qui se vouent au culte exclusif d’une femme unique deviennent inévitablement le genre de vieux pervers qui se tapent des gamines», sans oublier «La fascination qui émanait de la juxtaposition de ces deux êtres superbes les identifiait à des totems». On notera aussi une curieuse «permanence décibélienne» et d’énigmatiques «danseuses apéritives». Comparé à ce florilège de balourdises, Guillaume Musso évoquerait presque Marcel Proust. Je plaisante, bien sûr.

«Tuer le père» frôle d'un bout à l'autre la parfaite vacuité»

D’intrigue aux abonnés absents en personnages fantomatiques, de clichés à la douzaine en dispensables généralités («La pyromanie est l’un des instincts les plus profonds de l’espèce: rien ne fascine comme le feu»). «Tuer le père» frôle d’un bout à l’autre la parfaite vacuité. Plutôt que cette prose exténuée, plutôt que cette fiction poussive à laquelle personne ne croit un instant, et la ­romancière belge moins encore que les autres, on aimerait retrouver un peu de la folie d’«Hygiène de l’assassin» ou de «Stupeur et tremblements», on ­aimerait que la femme au chapeau ­recommence à travailler du chapeau. A travailler tout court.

La publication d’un nouveau livre d’Amélie Nothomb est devenue au fil des années un événement aussi prévisible que l’élancement d’une rage de dents mal soignée, aussi déprimant que le retour de Paris Plages. Avant de choisir dans ses ­tiroirs celui des manuscrits qu’elle confiera en août 2012 à son éditeur, notre sympathique graphomane devrait peut-être considérer la possibilité d’une, voire deux années sabbatiques ou, mieux encore, méditer en profondeur cette pensée d’Aldous Huxley ­placée en exergue de «Tuer le père»: «L’obstination est contraire à la nature, contraire à la vie.» On ne saurait mieux dire, chère Amélie, on ne saurait mieux dire.

«Tuer le père», d’Amélie Nothomb, éd. Albin Michel, 180 pages, 16 euros.Point final