jeudi 27 octobre 2011

Paris Match, le coup de gueule d'Eric Naulleau du 26 octobre 2011

UN ROTH AU RABAIS

«Le rabaissement» de Philip Roth, est le miroir d'un écrivain en cruelle perte d'inspiration

C'est l'histoire de Simon A., tombé amoureux d'une jeunette que sa compagne a délaissée pour deenir un homme. S'agirait-il d'une nouvelle émission de Jean-Luc Delarue ? Non, du nouveau roman de Philip Roth. Comme sur un plateau de télévision, les deux intéressés et la proche famille s'en viennent tour à tour exposer leur point de vue, ce qui nous vaut de longs échanges à mi-chemin entre une sitcom parodique et «Jerry Springer Show» : «Simon, on nous a tous les deux laissé tomber, dit-elle. Tu étais au fin fond d'une dépression, et ta femme a craqué et t'a laissé te débattre tout seul. Moi, j'ai été trahi par Priscilla. Ce n'est pas seulement qu'elle m'a quittée, elle a quitté ce corps que j'avais aimé pour devenir un moustachu du nom de Jack.» Après avoir épuisé cette veine d'un comique très involontaire, et histoire sans doute de ranimer l'attention défaillante, l'auteur s'essaie au registre coquin à grand renfort de triolisme et d'accessoires phalliques. Sans parvenir à soulever chez le lecteur autre chose qu'une paupière lasse : «On était pas dans le porno soft. Il ne s'agissait plus de deux femmes déshabillées qui caressent et s'embrassent dans un lit. Cela avait maintenant quelque chose de primitif, comme si, dans la chambre envahie d'ombres, Pegeen était un composé de charman, d'acrobate et d'animal. C'était comme si elle portait un masque sur ses parties génitales, un étrange masque totémique, qui faisait d'elle ce qu'elle n'était pas, et qu'elle n'était as censée être.» 


Un érotisme aussi excitant qu'une notice Ikea

Difficile d'être troublé par cet érotisme aussi explicatif et guère plus excitant qu'une notice d'instruction de montage rédigée par Ikea. On demeure d'abord étonné par la manière dont Roth bousille méthodiquement un sujet en or (l'impuissance artistique qui frappe soudain l'un des plus grands comédiens de son temps) au profit d'interminables délayages psychologiques. On rêve ensuite, on ne peut hélas qu'en rêver, de ce qu'Anton Tchekhov aurait tiré de pareil argument - nul hasard si l'écrivain russe est cité à la première comme à la dernière page du «Rabaissement», comme un hommage appuyé de la médiocrité du génie. Mais l'effarement ne connaît plus de limites lorsque, article après article, toute la critique bien-pensante et bien-écrivante s'incline comme un seul homme devant le prolifique romancier, même quand celui-ci exhume ses plus douteux fonds de tiroir; Il faut du moins reconnaître à l'auteur davantage de lucidité de son oeuvre récente - sous la description du personnage principal qui ouvre le livre pointe la cruelle vérité d'un autoportrait : «Il avait perdu sa magie. L'élan n'était plus là. Au théâtre, il n'avait jamais connu l'échec, ce qu'il faisait avait toujours été solide, about. Et puis il était produit cette chose terrible : il s'était soudain retrouvé incapable de jouer. Monter sur scène était devenu un calvaire. Au lieu d'être certain qu'il allait  être extraordinaire, il allait à l'échec. Cela se produisit trois fois de suite et, la troisième, elle n’intéressait plus personne, personne n'était venu. Il n'arrivait plus à atteindre le public. Son talent était mort.»

«Le Rabaissement», de Philip Roth
Ed Gallimard, 128 pages, 13.90 euros



A LA BONNE HEURE, l'émission du vendredi 21 octobre 2011


A la Bonne Heure du 21 octobre : La chronique... par rtl-fr

jeudi 13 octobre 2011

Le coup de coeur d'Eric Naulleau, Paris Match du 13 octobre 2011

UN DERNIER VERS.

Avec «Place des savanes» Jean Paul Pirotte manie polar et poésie.

Qu'on se le dise, un poète qui se lance dans le polar n'en reste pas moins un poète : «De la caserne où les ombres du soir s'alourdissent comme des capotes gorgées de pluie, je n'ai conservé que d'étroits souvenirs et quelques rêves de silhouettes coiffées d'un calot verdâtre.» Simple échantillon d'un style qui nous change d'emblée du mortier textuel obstinément gâché par (en autres) Yasmina Khadra ou Fred Vargas.

Du genre policier, l'auteur paraît d'abord respecter tous les codes, convoquer toutes les figures familières du cadavre anonyme à la femme fatale, du flic trouble à l'indic véreux. Mais lorsque l'inspecteur en charge de l'enquête attribue dans un premier temps à la victime l'identité d'Armen Lubin, écrivain français d'origine arménienne pourtant mort de turbeculose en 1974, mais lorsque Mac Orlan vient parler de littérature dans un bordel où  le jeune narrateur aime à trouver refuge, plus aucun doute n'est permis : nous sommes dans un livre de Jean Claude Pirotte. Les ombres des morts viennent y danser avec celles des vivants, les épisodes se succèdent selon l'imparable logique des songes.

Il faut lire «Place des savanes» comme on s'attable dans un café de banlieue pour écouter un inconnu bardé de citations poétique comme d'autres de décorations patriotiques, laisser monter à la tête l'alcool des mots, oublier un temps l'enchaînement ordinaires des faits et gestes - il sera toujours temps de revenir à la sobriété et  la raison des livres trop bien peignés. Quant au dénommé Ange Vincent, est-il à la fois le scribe et le principal suspect de l'histoire qui nous est contée, ou plutôt romancier qui brode à mesure ce que nous lisons ?

«Moi qui avait décidé d'écrire en guise d'exercice quelques pages où je me serais épanché à l'abri des regards, d'écrire «Place des savanes» en somme, je me suis trouvé sans préavis au cœur, voire à la périphérie d'une intrigue policière qui tient du roman populaire à six sous. Il n'y a ni cape ni épée, ni Fantômas, ni Rouletabill, personnages respectables, mais une mise en scène qui ressemble davantage à une scène de rêve surréaliste qu'à une scène de crime, un fait divers pour concierges désœuvrées.» On pense au «Paludes» de Gide, plus encore à «La rue» de Francis Carco. Car ce roman policier est aussi, et peut-être surtout, une réflexion sur l'écriture où telle citation de Gérard Prévot résonne singulièrement en ces temps de chasse au plagiaire : «Je ne suis après tout qu'un copiste.» Tandis que la grand-mère d'Ange adresse à son petit-fils un message à méditer avec profit par les écrivains en herbe et par les autres aussi : «J'avais beau m'échiner à répéter que ce qui était écrit - ou ce qui s'écrivait- n'avait aucun rapport, ou n'avait qu'un très lointain rapport, avec ce que je voulais exprimer, elle se réjouissait de ma confusion et m'encourageait à ne rien espérer d'autre que cette dissemblance qui moi me désespérait.»

Autant l'avouer pour finir, la résolution de cette énigme policière brille par la même désinvolture et la même nécessité que certains romans-feuilletons d'autrefois. Décidément, un écrivain qui parvient à faire rimer  Armen Lubin avec Arsène Lupin est à lire de toute urgence.

«Place des savanes» de Jean-Claude Pirotte, éd. Le Cherche Midi, 154 pages, 15 euros.

Eric Naulleau pour Paris Match